« Tu ne diviseras point par zéro. » Cette règle, on te l'a répétée depuis le collège, presque comme un interdit sacré. Ta calculatrice, elle, ne discute pas : elle affiche Error et referme le dossier. Mais une bonne règle de mathématiques n'est jamais arbitraire. Derrière cet interdit se cache une raison profonde, parfaitement logique. Voyons pourquoi.
Ce que veut vraiment dire « diviser »
Avant tout, rappelons ce qu'est une division. Écrire signifie exactement une chose : est le nombre tel que . La division, c'est la question inverse de la multiplication. Quand tu écris , tu affirmes que . Simple, mais c'est toute la clé du mystère.
L'argument décisif : la contradiction
Supposons un instant que l'on puisse diviser un nombre non nul par zéro. Prenons par exemple et imaginons qu'il existe un nombre tel que :
D'après la définition de la division, cela voudrait dire que :
Or, multiplier n'importe quel nombre par zéro donne toujours zéro. Donc , ce qui nous force à conclure :
Mais nous avions choisi ! Nous tombons sur une contradiction : devrait être nul et non nul en même temps. C'est impossible. La seule issue est d'admettre qu'aucun nombre ne peut convenir. La division n'existe tout simplement pas.
Et , alors ?
On pourrait croire qu'avec le problème disparaît. Reprenons : si , alors . Cette fois, l'égalité est vraie… quel que soit ! On pourrait dire que vaut , ou , ou , ou n'importe quoi. Le problème n'est plus l'absence de réponse, mais l'excès de réponses. Comme aucune valeur ne s'impose, on dit que est une forme indéterminée. Là encore, impossible de définir un résultat unique : la division reste interdite.
Le point de vue des limites : ça explose
Tu retrouveras ce phénomène plus tard avec les limites. Regardons la fonction et demandons-nous ce qui se passe quand s'approche de .
Quand devient un tout petit nombre positif, devient gigantesque : , et . On écrit :
Mais si s'approche de par les valeurs négatives, plonge au contraire vers les nombres immensément négatifs :
Selon le côté par lequel on arrive, on file vers ou vers . Les deux résultats sont opposés ! Il n'y a donc aucune valeur « naturelle » à attribuer à . La fonction ne se contente pas de manquer un point : elle explose dans deux directions contradictoires. C'est une autre façon de voir, géométriquement cette fois, pourquoi zéro ne peut pas servir de diviseur.
La fausse preuve que 1 = 2
Voici un classique des farces mathématiques. Suis bien chaque ligne, elles semblent toutes correctes. Partons de deux nombres égaux, (avec ).
Multiplions les deux côtés par :
Soustrayons de chaque côté :
Factorisons. À gauche, une identité remarquable ; à droite, on met en facteur :
Maintenant, simplifions par des deux côtés :
Comme , remplaçons : , c'est-à-dire , et en simplifiant par :
Catastrophe ! On vient de « démontrer » une absurdité. Où est l'erreur ? Elle se cache à l'étape où l'on simplifie par . Souviens-toi : nous avions posé , donc . Diviser les deux membres par , c'est diviser par zéro ! Une seule division illégale, et tout l'édifice des mathématiques s'effondre, au point qu'on peut prouver n'importe quoi.
La vraie morale
Interdire la division par zéro n'est donc pas une lubie de professeur, ni une limite de ta calculatrice. C'est le prix à payer pour que les mathématiques restent cohérentes. Si on l'autorisait, on pourrait démontrer que , que , bref que tout est égal à tout, et plus aucun calcul n'aurait de sens.
La prochaine fois que ton écran affiche Error, vois-y non pas un échec, mais une garde-fou : la machine refuse poliment de te faire entrer dans un monde où la logique n'existe plus. Diviser par zéro est interdit non pas malgré les mathématiques, mais pour les protéger.