Tu paies en ligne, le petit cadenas s'affiche dans ton navigateur, et tes données sont protégées. Mais protégées par quoi, exactement ? Par des nombres premiers. Oui, ces nombres que tu croises depuis le collège sont au cœur de la sécurité d'Internet. Voyons comment.
Qu'est-ce qu'un nombre premier ?
Un nombre premier est un entier supérieur ou égal à qui n'a que deux diviseurs : et lui-même. Par exemple , , , , , sont premiers. En revanche ne l'est pas, car : il possède d'autres diviseurs.
Les nombres premiers sont en quelque sorte les briques de base des entiers. Tout entier supérieur à peut s'écrire, de façon unique, comme un produit de nombres premiers. C'est la décomposition en facteurs premiers. Par exemple :
Cette unicité fait des premiers les atomes de l'arithmétique : on ne peut pas les casser en plus petits morceaux multiplicatifs.
Combien y a-t-il de nombres premiers ?
On pourrait croire qu'au-delà d'un certain seuil, les nombres premiers finissent par disparaître. Eh bien non : il en existe une infinité. Ce résultat a été démontré par Euclide il y a plus de 2000 ans, et sa preuve est d'une élégance remarquable.
L'idée du raisonnement par l'absurde : supposons qu'il n'existe qu'un nombre fini de premiers, disons . Considérons alors le nombre :
Quand on divise par n'importe lequel des premiers de notre liste, il reste toujours : aucun ne divise . Pourtant admet bien un diviseur premier. Ce diviseur n'est donc pas dans la liste, ce qui contredit l'hypothèse de départ. Conclusion : la liste des nombres premiers ne peut pas être finie. Il y en a une infinité.
C'est une bonne nouvelle pour la cryptographie : on ne manquera jamais de gros premiers à utiliser.
Multiplier, c'est facile. Factoriser, c'est dur.
Voici le secret qui rend tout le système possible. Prends deux nombres premiers. Les multiplier est très facile, même avec de grands nombres :
Mais fais le chemin inverse : on te donne et on te demande de retrouver les deux premiers qui le composent. Là, il faut tester, chercher, tâtonner. Avec de petits nombres, ça reste gérable. Mais avec des nombres premiers de plusieurs centaines de chiffres, le problème devient monstrueux.
C'est ce qu'on appelle le problème de la factorisation. Même les ordinateurs les plus puissants de la planète mettraient un temps astronomique — des milliards d'années — pour factoriser un produit de deux énormes premiers. Cette asymétrie entre « facile à faire » et « presque impossible à défaire » est la clé de tout.
Le principe du chiffrement RSA
Le système RSA (du nom de ses inventeurs Rivest, Shamir et Adleman) exploite directement cette asymétrie. Voici l'idée, simplifiée :
- On choisit deux grands nombres premiers secrets, et .
- On calcule leur produit . Ce nombre , lui, est public : tout le monde peut le connaître.
- À partir de et , on fabrique deux clés : une clé publique et une clé privée.
La clé publique sert à chiffrer un message : n'importe qui peut l'utiliser, par exemple le site marchand qui veut sécuriser ta carte bancaire. La clé privée, gardée secrète, est la seule qui permette de déchiffrer.
C'est comme un cadenas : tout le monde peut le refermer (chiffrer), mais seul celui qui possède la clé peut le rouvrir (déchiffrer). C'est pour cela qu'on parle de cryptographie à clé publique.
Pourquoi c'est sûr ?
Un pirate qui intercepte tes données voit passer le nombre public . Pour casser le code et reconstruire la clé privée, il devrait retrouver les deux premiers secrets et — donc factoriser .
Et c'est là que la magie opère : factoriser un nombre de plusieurs centaines de chiffres est, à ce jour, hors de portée. La sécurité de tes paiements ne repose pas sur un secret caché qu'on pourrait découvrir, mais sur un problème mathématique réputé impossible à résoudre en temps raisonnable.
Autrement dit : tant que personne ne trouve une méthode rapide pour factoriser de grands nombres, RSA reste solide. Les chercheurs surveillent d'ailleurs de près les progrès, notamment du côté des ordinateurs quantiques, qui pourraient un jour changer la donne.
En résumé
Derrière le petit cadenas de ton navigateur se cache une chaîne d'idées mathématiques magnifiques :
- les nombres premiers, briques fondamentales des entiers ;
- leur infinité, prouvée par Euclide il y a deux millénaires ;
- la difficulté de la factorisation, qui transforme une simple multiplication en serrure inviolable.
La prochaine fois que tu valideras un achat en ligne, souviens-toi : ce sont deux nombres premiers géants, et une question que personne ne sait résoudre vite, qui protègent ton argent. Les maths que tu apprends en classe ne sont pas abstraites — elles font tourner le monde.