Tu as sûrement déjà croisé le nombre e, environ égal à 2,71828, sur ta calculatrice ou dans un cours sur l'exponentielle. Contrairement à , qui se voit dans les cercles, e semble sortir de nulle part. Pourtant, ce nombre est partout : dans les intérêts d'un compte en banque, dans la désintégration radioactive, dans la croissance d'une population de bactéries. D'où vient-il vraiment, et pourquoi le qualifie-t-on de nombre naturel ?
Une histoire d'argent : Bernoulli et les intérêts composés
L'histoire commence au XVIIe siècle avec le mathématicien Jacob Bernoulli, qui se pose une question très concrète sur l'argent. Imagine que tu places 1 euro dans une banque très généreuse qui te promet 100 % d'intérêts par an. Au bout d'un an, tu as donc 2 euros. Simple.
Mais que se passe-t-il si la banque te verse les intérêts plus souvent ? Imaginons qu'elle te donne 50 % tous les six mois. Après six mois, tu as euro. Après un an, ces 1,5 euro gagnent encore 50 %, ce qui donne euros. C'est mieux que 2 euros, car les intérêts produisent eux-mêmes des intérêts : c'est le principe des intérêts composés.
Et si on découpait l'année en encore plus de morceaux ? Avec versements dans l'année, le capital final est :
- Tous les mois () : environ 2,613
- Tous les jours () : environ 2,7146
- Toutes les heures () : environ 2,7181
On pourrait croire qu'en versant les intérêts de plus en plus souvent, on deviendrait infiniment riche. Mais non ! Le résultat se rapproche d'une limite bien précise, qu'il ne dépassera jamais :
Ce nombre e est donc la réponse à la question : « jusqu'où peut grimper un capital qui se réinvestit en continu ? » C'est la croissance continue poussée à son maximum.
La propriété magique : une fonction égale à sa propre dérivée
Le nombre e a une seconde vie, encore plus importante en mathématiques. On peut construire une fonction à partir de lui : la fonction exponentielle . Et cette fonction possède une propriété unique, qu'aucune autre fonction ne partage de façon aussi simple :
Autrement dit, sa dérivée est égale à elle-même. En clair : la vitesse à laquelle la fonction augmente est exactement égale à sa valeur. Plus la quantité est grande, plus elle grandit vite ; plus elle est petite, plus elle grandit lentement. C'est précisément ce qu'est une croissance proportionnelle à soi-même.
C'est cette propriété qui fait de e le nombre naturel pour décrire la croissance. On aurait pu choisir d'autres bases, comme ou , mais leurs dérivées font apparaître un coefficient encombrant. Seule la base e donne une formule parfaitement propre. C'est pour cette raison que le logarithme de base e s'appelle le logarithme naturel, noté .
Pourquoi e est partout dans la nature
Dès qu'un phénomène évolue à une vitesse proportionnelle à sa taille, le nombre e apparaît. C'est étonnamment fréquent dans le monde réel.
La croissance
Une population de bactéries qui double régulièrement, un capital placé, le nombre de partages d'une vidéo virale : tant que rien ne freine, plus il y a d'individus, plus il s'en crée. La quantité suit alors une loi du type , avec . C'est la croissance exponentielle.
La décroissance
À l'inverse, certains phénomènes diminuent à une vitesse proportionnelle à ce qu'il reste. Un atome radioactif se désintègre d'autant plus (en nombre) qu'il y a d'atomes présents ; une tasse de café chaud perd sa chaleur d'autant plus vite qu'elle est loin de la température ambiante. On obtient alors , avec : c'est la décroissance exponentielle, qui décrit aussi bien la radioactivité que la décharge d'un condensateur ou l'élimination d'un médicament par l'organisme.
Dans tous ces cas, le « moteur » est le même : la variation est proportionnelle à la quantité présente. Et le langage mathématique de ce moteur, c'est la fonction exponentielle bâtie sur e.
Ce qu'il faut retenir
- Le nombre e est un nombre irrationnel (ses décimales ne s'arrêtent jamais et ne se répètent pas), tout comme .
- Il apparaît comme la limite de quand devient infiniment grand : c'est la croissance continue idéale.
- La fonction est la seule (à un facteur simple près) à vérifier : elle est sa propre dérivée.
- C'est pourquoi e est le langage naturel de tout ce qui croît ou décroît proportionnellement à sa taille.
La prochaine fois que tu verras 2,71828 surgir dans un exercice, souviens-toi : ce n'est pas un nombre tombé du ciel, mais la signature universelle de la croissance.